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Bentley Type R, Standard Saloon, 1953

Fortement impressionné par les grandes berlines, et mes affaires démarrant par ailleurs gentiment, j’ai commencé en 2014 à regarder d’un œil distrait les belles anglaises, statutaires, opulentes et dignes. Rolls, Bentley, Jaguar, Daimler, Rover. Ah si la rover 75 était encore commercialisée... ! Évidemment, j’ai visé plutôt humble au début, n’ayant encore jamais eu de voiture, en dehors de celles de mes parents. Au cours d’un épisode de Miss Marple avec Joan Hickson, la MG Magnette a attiré mon attention. Prodigieux bonheur de l’internet, un exemplaire ZA en conduite française était à vendre près de Saint-Tropez. D’un coup d’avion j’y suis allé, pour découvrir un garagiste un peu escroc qu’il m’a fallu payer pour essayer, et encore, pas moi- même, le mécano s’en chargeant. Dont acte. La « première » non-synchronisée et la poussivité de cette petite berlinette m’ont effrayé. Quelques mois sont passés et c’est la Rolls-Royce Silver- Seraph qui m’a plu. Près d’Utrecht, un aimable revendeur me proposa de lui rendre visite pour son exemplaire, en provenance d’Allemagne. Elle était vendue à un prix raisonnable et je pus la conduire avec bonheur cette fois-ci. L’absence d’historique m’a inquiété et je n’ai pas donné suite. Et puis tout cet électronique ne m’inspirait pas.

Mon travail m’accaparant, j’ai seulement vagabondé sans plus d’entrain sur les sites spécialisés, comme un petit bonheur du soir. Et puis, au détour de l’un d’eux est apparue une magnifique, que dis-je, une extraordinaire berline, noire, avec pneus à flancs blancs. Les lignes les plus merveilleuses qui soient ! Une Bentley type R standard saloon, mise en service le 1er août 1953 au Portugal, B48LTN au châssis et « matching numbers » au moteur 6 cylindres en ligne, 63 000km, bon état, pneus neufs, radio d’origine. Copie des papiers d’origine étaient encore dans le vide- poche, avec le manuel de service. J’avais presque mis de côté la somme pour la Seraph. Le vendeur, Vitto, est concessionnaire de Porsche et autres Ferrari d’occasion, près de Milan. Il est jeune, dynamique et avait acheté la belle pour son mariage, mais celui-ci étant tombé à l’eau, il voulait se séparer de l’auto.
Il l’avait lui-même obtenue auprès d’un revendeur Bentley de Vérone où elle servait de décor. Elle était arrivée en Italie dans les années 1990, peut-être pour ce revendeur, qui avait refait la peinture, avec filet doré, et un peu de mécanique. Mais sans plus d’histoire et de précisions hélas. Après quelques palabres par e-mails, et après qu’un expert français eut missionné un expert sur place pour ausculter le véhicule et prendre moult photos, je fus rassuré et encore plus enthousiaste. J’ai payé un peu moins que demandé, et la belle Anglaise fut chargée avec un camping-car sur un camion pour Paris. Pour mes trente ans, cela serait un beau cadeau. Je me suis occupé de faire les papiers « collection », ce qui ne fut pas une sinécure pour un néophyte.

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Problème de taille, je partais au Vietnam et il me fallait trouver un point de chute en mon absence. Je partis sur recommandation visiter Americo qui ne pouvait la recevoir, car il partait aussi en vacances. Il me conseilla un parking spécialisé à La Défense, ceux-ci étaient complets mais m’ont renvoyé vers le très aimable M. Philippe Granier et son espace Amour à Clichy. Avec une gentillesse inouïe, il accepta de la réceptionner pendant mon absence. Ouf. Premier rapport en direct du Vietnam, l’auto est impossible à sortir de la remorque. Pourquoi ? Car le réservoir d’essence est vide. Classe italienne...
A mon retour, je découvre la sublime « Elisabeth ». Je l’ai nommé ainsi en l’honneur de la Reine couronnée un an auparavant. Quelle merveille hors-du-commun. Des lignes exquises – et le mot est encore trop faible - de la longue calandre à la poupe plongeante et toute en courbe. Des chromes légèrement art-déco à se damner. Et un intérieur riche et discret sans égal. Conduite côté français, boîte automatique, cadran en kilomètre-heure, les premiers essais me font plaisir, elle est aussi simple à conduire qu’une Twingo malgré son poids ! M. Granier qui avait à l’époque un garage me propose quelques travaux immédiats.
Nous actons donc la réfection du démarreur un peu grippé, la connexion des klaxons et des phares aux faisceaux électriques laissés en attente (... !), la réfection de la pompe essence fuyarde, le nettoyage des freins avant et arrière ainsi que la réfection du maître-cylindre par un spécialiste à Neuilly. Sans oublier la sécurisation des tringles de freinages, qui présentaient du jeu. Ouf. J’ai regretté mon soi-disant expert... Mais avec ça, je serais tranquille - pensais-je - et je pourrais faire de belles photos pour mon commerce de costumes sur-mesure.

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Merveille du génie automobile anglais, ma Bentley Type R fut dès lors un plaisir à conduire... dans les rues autour de l’espace Amour. Je n’osais finalement aller plus loin. Les roumaines à chaque feu rouge me faisaient peur... Sans parler des trop nombreux bouchons désagréables en ancienne. J’ai tenté une sortie, à L'Isle-Adam, avec deux amis, et ce fut un ravissement. Tout le monde complimenta Elisabeth, autant à l’intérieur qu’au bord de la route. Dans Paris, un monsieur s’exclama : « oh la beauté ». J’étais d’accord avec lui, la plus belle de toutes ! Et d’une souplesse et d’un silence.
Puis, cet hiver-là, combien de fois avec M. Granier avons-nous dû lutter pour la démarrer. Diable, elle ne voulait pas, s’étouffant dans son essence. Un simple condensateur d’allumage en était la cause. Les mois froids étant peu propices à sortir, M. Granier s’est occupé de remettre partiellement en service le système de ventilation-chauffage ainsi que les essuie-glaces. Mais le radiateur montrait des signes de fuite. A vrai dire c’était une vraie passoire. Le travail étant conséquent, j’ai amené la belle chez Paris-Londres-Automobile à Gentilly. L’accueil fut fantastique. Le radiateur a été complètement refait à neuf, et tous les flexibles remplacés. A la maison, je n’osais plus parler des dépenses pour la Bentley, car j’aurais dû coucher dehors...
Sorti du garage, les essais sont concluants. Même si je me souviens d’être resté en rade un bon quart d’heure au milieu de la place de Clichy. Elle a fini par redémarrer. Toutefois depuis le début, les mécaniciens ont toujours pris soin de mentionner « pression d’huile basse à chaud ». Sans m’en dire plus... Alors je n’ai pas cherché. Par contre, je me suis rapproché d’un spécialiste anglais pour refaire les sols. L’épaisse moquette blanche était un peu sale. J’ai opté pour le meilleur, sous- couche en feutre d’un centimètre et moquette pure laine. Comme le pédalier et la conduite étaient à gauche, le spécialiste n’avait pas le patron. J’ai donc fait le relevé moi-même, c’est mon métier au fond. Je reçu l’imposant paquet qu’il me restait à poser.

Je suis sorti une seconde fois, la dernière finalement, pour aller à Versailles. Garé au Grand- Trianon, j’eus le plaisir de rencontrer notre ami Pierre-Henri Hanoune, qui était de sortie avec sa superbe Bentley Continental. Le hasard fait bien les choses ! Nous aurions dû faire une photographie. Zut.
Et puis le printemps arrivant, j’ai reconduit Elisabeth chez Paris-Londres pour étudier cette dernière question de mécanique. Au fond, il n’y avait plus que ça à faire. Était-ce le capteur de pression d’huile ? Le cadran ? Un petit ou gros un problème ? Les réponses possibles furent évasives. Au bout de dix jours, le constat fut sans appel : le vilebrequin était fichu, les paliers avaient du jeu, le bas moteur accusait le coup. Ah. Bon. Défense de rouler avec sous peine de voir le moteur partir de son côté. J’avais pourtant poussé la belle dans d’impressionnantes pointes de vitesses, avec un zéro à cent très honorable, dans une rue abandonnée et rectiligne de Clichy. Finalement, la boite de vitesse automatique, elle, n’a jamais rien eu, son huile de vidange étant toujours parfaitement claire et le passage des rapports souples. Comme la lampe de poche de secours du compartiment moteur, fonctionnelle dès le premier jour !

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Alors soit, j’ai accusé le coup. Que faire. La vendre en l’état ? A qui ? J’ai bien essayé mais rien. Alors, la mort dans l’âme, j’ai dit ok pour le changement d’arbre moteur. Pascal Rajon chez Paris-Londres était ravi. Évidemment. On évoque le coût. J’eus du mal à rester debout. Et puis, les mois passèrent. Après l’arbre qui fut difficile à faire venir, ce fut les coussinets qui étaient
introuvables, et les pas de vis qui n’étaient plus standards. Et puis à force d’essais et de coussinets qui ne se calaient pas bien, il fallut se rendre à l’évidence et envoyer l’arbre moteur chez un spécialiste, pour le recharger en métal, là où il n’était plus aux cotes d’origines. J’avais approché un peu la mécanique lors de mon apprentissage de pilote privé. Là, j’avais la maquette grandeur réelle. Après une centaine d’heures de travail et quelques mois sur le pont, voici que l’auto sortait, pour une nouvelle jeunesse. Le chèque à faire fut indécent et mon stylo tremble encore. Comme dit le secrétaire de Paris-Londres en attendant que M. Rajon arrive pour me présenter la note « il va vous opérer ». Moui moui moui...

J’ai mis l’élégante Bentley en vente et j’ai réalisé de magnifiques photos pour la postérité. Elle est rapidement partie au prix que j’avais fixé, celui de l’achat initial. J’ai perdu les réparations, mais au moins, j’ai eu l’esprit libre. Il ne fallait pas que ça traîne. L’expert qui est passé a trouvé par ailleurs le modèle dans un état impeccable, belle livrée, pas de rouille sur le châssis, tous les éléments mécaniques aux bons endroits, le compartiment moteur en peinture d’origine et un intérieur extra. J’aurais voulu avoir le temps de poser les nouvelles moquettes, je n’ai pas pu. J’aurais bien fait refaire les boiseries aussi. Mais Claude, le nouveau propriétaire d’Elisabeth s’en chargera. Il cherchait une Mercedes berline de la même époque, mais allait de Charybde en Scylla, tant l’offre était décevante. Il envoya un éclaireur, un collectionneur de camion, qui fut bluffé par la belle. Il n’a pas tari d’éloge, comme cela me fut rapporté après. Elle est finalement partie sur une remorque, accrochée au Range Rover de Claude. Elle sillonne maintenant les routes du côté de Beaune et sert pour aller au marché hebdomadaire. Quel meilleur foyer pour Elizabeth, plutôt que l’étouffante Île-de-France ? Si je vivais encore chez moi au Pays Basque, elle aurait été aussi plus à son aise. Biarritz en Bentley, l’image est alléchante.
Claude me l’a promis, je lui ai demandé, que le jour où sa collection serait dispersée, je serais appelé. Sait-on jamais ? Un jour peut-être, Elizabeth me reviendra, plus charmante encore, dans sa belle robe noire et son intérieur havane splendide ! Ce rêve, maintenant, me suffit.
Julien Scavini,

Août 2020